Du 19 au 22 octobre 2026, le ministre rwandais de la justice Emmanuel Ugirashebuja, s’est rendu à Genève afin de défendre le bilan de son Gouvernement face au Comité des droits de l’homme des Nations Unies, dans le cadre de sa 146e session.
Après 32 ans de pouvoir d’un régime marqué par des violences extrêmes, notamment à la fin des années 1990, le Rwanda reste confronté à de graves préoccupations en matière de droits humains : disparitions forcées, assassinats à caractère politique, emprisonnement de voix critiques et répression transfrontalière.
L’asbl Jambo, qui était présente aux côté d’autres organisations de la société civile rwandaise, espérait que cet examen serait l’occasion d’entendre enfin les autorités rwandaises exprimer une volonté réelle de tourner la page des violences passées et présentes, et de s’engager dans le respect des droits fondamentaux garantis par le Pacte international relatif aux droits civils et politiques.
Il s’agit notamment du droit à la vie, garanti par l’article 6, de l’interdiction de la torture et des traitements cruels, inhumains ou dégradants, consacrée par l’article 7, de la liberté de pensée, de conscience et de religion, protégée par l’article 18, ainsi que de la liberté d’opinion et d’expression, garantie par l’article 19.
Or, les réponses de la délégation rwandaise ont suscité les plus vives inquiétudes : elles donnent à voir un déni persistant des réalités dénoncées et une absence manifeste de volonté d’y faire face.
Rapport Mapping : un refus persistant d’en parler
L’examen de cette année se tenait après exactement trente ans, en octobre 1996, où l’Armée patriotique rwandaise (APR), sous couvert de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre (AFDL), entamait son offensive au Zaïre, aujourd’hui la République démocratique du Congo. Cette offensive s’est accompagnée d’une campagne de poursuite et de massacres de réfugiés hutu, documentée notamment dans le rapport Mapping du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme.
Interrogé sur le rapport Mapping, le ministre a balayé les éléments qu’il contient, qualifiant le rapport de « discrédité dans sa méthodologie et ses allégations ».
Pourtant, la reconnaissance de ces dizaines de milliers de victimes innocentes, reste un élément indispensable à une véritable réconciliation nationale de tous les rwandais.
Un membre du Comité a pourtant insisté pour savoir si le Rwanda avait mené ses propres investigations sur les épisodes décrits. Le ministre a confirmé qu’aucune enquête de ce type n’avait été menée. Cette réponse démontre qu’il n y’a aucune volonté d’établir les faits et encore moins de rendre justice aux victimes ou de faire un pas dans le sens d’une réconciliation nationale.
Depuis trente ans, les autorités rwandaises imposent le silence sur ces crimes et sur d’autres crimes de masse attribués au Front patriotique rwandais (FPR). Cette omerta porte atteinte aux droits garantis par le Pacte : celles et ceux qui évoquent ces sujets sont sujets à l’exil, l’emprisonnement, la disparition forcée ou, dans certains cas, l’assassinat.
Disparitions forcées : des « affaires en cours » depuis des années
Sur la question des disparitions forcées, la délégation est restée vague sur les raisons pour lesquelles le Rwanda refuse toujours de ratifier la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées.
Interrogé sur des cas précis, notamment celui du poète Innocent Bahati, disparu depuis le 7 février 2021, et celui de Boniface Twagirimana, vice-président des FDU-Inkingi, disparu depuis le 8 octobre 2018 alors qu’il se trouvait dans une cellule de prison, le ministre a balayé les questions d’un revers de la main, expliquant qu’il s’agissait d’« ongoing cases », autrement dit d’affaires en cours.
Mais comment accepter cette réponse vague lorsque certaines de ces affaires restent sans résolution depuis cinq, huit, dix ans ou même davantage ? Le ministre n’a présenté aucun effort concret permettant de démontrer que les autorités cherchent réellement à établir ce qui est arrivé aux personnes disparues, à retrouver celles-ci , à apporter des réponses aux familles des victimes ou à prévenir de nouveaux cas.
Assassinats politiques : un silence assourdissant
Sur la question des assassinats politiques, la délégation rwandaise n'a même pas jugé utile d'apporter une réponse, fût-elle purement diplomatique.
Un membre du Comité a pourtant interrogé le Ministre sur plusieurs cas précis, notamment celui de Syldio Dusabumuremyi, opposant proche de Victoire Ingabire, assassiné le 23 septembre 2019 dans des circonstances particulièrement brutales. Il avait été poignardé à de multiples reprises dans son magasin, en pleine journée.
À ce jour, aucune explication n'a été apportée à sa famille ni à la communauté rwandaise. Plus révélateur encore, le Ministre n'a même pas daigné répondre à la question spécifique qui lui était posée concernant cet assassinat.
Ce silence n'est pas anodin. Il témoigne de l'absence manifeste de volonté d'affronter ces affaires, d'en établir les responsabilités et, surtout, de tourner véritablement la page de la violence politique qui fait encore tant de victimes au Rwanda.
Répression transfrontalière : des faits minimisés
La discussion sur la répression transfrontalière s’est déroulée dans un climat particulièrement lourd pour la communauté rwandaise. Quelques jours auparavant, le 17 octobre 2026, le corps du sergent Robert, un opposant rwandais, avait été retrouvé décapité en Ouganda. Dans le même temps, des personnalités rwandaises supporters du régime, notamment les journalistes Ingabire Egide Bibio¹ et Robert Cyubahiro², avaient publiquement célébré sa mort.
Face aux accusations, le ministre les a minimisés. Il a notamment laissé entendre que la victime était un délinquant sexuel et qu’elle ne méritait donc pas d’être qualifiée de dissident. Il a ensuite évoqué les milliers d’homicides commis chaque année en Ouganda, comme si le nombre de crimes recensés dans ce pays suffisait à écarter toute question sur une éventuelle responsabilité rwandaise.
Les quelques promesses de coopération avec l’enquête formulées par le ministre sont restées très générales. Elles ne sauraient remplacer une coopération réelle, transparente et effective avec les autorités chargées d’établir les faits.
« Suicides » en détention : des réponses qui éludent le problème
Interrogé sur le cas de l’avocat Donat Mutunzi, le ministre a une nouvelle fois minimisé la question des morts suspectes en prison, expliquant que des suicides en détention avaient lieu au Rwanda comme ailleurs.
Une telle réponse ne répond pas aux inquiétudes soulevées face à ce fléau qui gangrène le Rwanda. En mai 2026, Aimable Karasira, professeur d’université très populaire, est mort le jour où il devait être libéré. La communauté rwandaise était également encore profondément marquée par la mort en détention de Kizito Mihigo, icône de la réconciliation rwandaise, dont la mort dans son cachot avait été présentée comme un « suicide ».
Il ne suffit pas d’affirmer que des suicides peuvent survenir dans les prisons de tous les pays. Lorsque des morts surviennent dans des circonstances troublantes touchant particulièrement les voix critiques, les autorités ont le devoir de mener des enquêtes indépendantes, crédibles et transparentes, et de permettre aux familles de connaître la vérité.
Les réponses du ministre traduisent un déni de cette réalité et l’absence de volonté d’offrir justice aux familles des victimes, tant pour les faits passés que pour prévenir de nouveaux drames.
Manque de liberté d’expression : un argumentaire sélectif
Sur la liberté d’expression, notamment celle des opposants politiques, le ministre est revenu longuement sur l’arrêt rendu par la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples dans l’affaire de l’opposante Victoire Ingabire Umuhoza, à nouveau emprisonnée depuis le 19 juin 2025.
Le Ministre s’est lancé dans une longue explication, dans laquelle il a cité de manière sélective certains paragraphes afin de donner l’impression que l’État rwandais avait obtenu gain de cause dans cette affaire qui l’opposait à la principale figure de l’opposition rwandaise, mère de trois enfants.
Or, la Cour a conclu à la violation des droits de Victoire Ingabire, notamment ceux protégés par le Pacte comme la liberté d’expression protégée par l’article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Elle a ordonné le versement d’une indemnisation d’environ 70 000 dollars. Près de dix ans plus tard, selon les informations dont dispose Jambo ASBL, aucun montant n’a été versé.
Cette réponse de la délégation témoigne d’un mépris préoccupant pour l’ordre juridique international et pour les obligations du Rwanda notamment celles découlant du Pacte, y compris celles dont le non-respect a été constaté par une juridiction internationale.
Détentions illégales et torture : des faits ignorés
Concernant les détentions illégales et les actes de torture dans des lieux de détention non officiels ou des camps militaires, le ministre a été jusqu’à déclarer qu’il ne connaissait pas le lieu de détention informellement appelé « kwa Gacinya ».
Pourtant, des rapports d’organisations internationales telles que Human Rights Watch³ et de nombreux témoignages de victimes ayant été détenues dans ce lieu tristement célèbre sont accessibles en un clic en ligne. Plusieurs de ces témoignages, dans lesquels les victimes racontent les sévices qu’elles disent y avoir subis, ont été visionnés des centaines de milliers de fois sur YouTube. Il est donc difficile de croire que ces allégations n’aient jamais été portées à la connaissance du Ministre de la justice.
C’est notamment le cas d’Aphrodis Matuje, qui a raconté son calvaire à la journaliste Agnès Uwimana Nkusi - aujourd’hui en exil - le 6 avril 2022[1]. Moins de deux mois après cette interview, le 26 mai 2022, Aprhodis Matuje a été victime de disparition forcée.
C’est également le cas de Venant Abayisenga, qui avait raconté le 30 janvier 2020 au micro du journaliste Théoneste Nsengimana – aujourd’hui en prison - comment il avait été conduit à « kwa Gacinya » et décrit les tortures qu’il y avait subi[2]. Proche de Victoire Ingabire, il est porté disparu depuis le 6 juin 2020.
Les déclarations du ministre selon lesquelles il n’aurait pas connaissance de ces lieux sont non seulement peu crédibles, mais surtout cyniques et profondément inquiétantes. Elles ne donnent aucun signe d’une volonté du gouvernement rwandais de faire la lumière sur ces allégations et de respecter l’intégralité physique des citoyens rwandais et des obligations qui lui incombent en vertu du Pacte.
Liberté de manifester : un droit que personne n’ose exercer
La réponse de la délégation sur la liberté de manifester n’a également laissé entrevoir aucune volonté de remettre en cause le régime d’autorisation préalable. Dans les faits, ce système vide de sa substance le droit de réunion pacifique, garanti par l’article 21 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques.
Les rares manifestations spontanées qui ont eu lieu ces dernières années ont été réprimées dans le sang. C’est notamment le cas de la manifestation de réfugiés congolais au camp de Kiziba, au cours de laquelle la police avait tiré à balles réelles sur les manifestants, tuant au moins onze réfugiés. Cet épisode a été largement couvert et dénoncé au niveau international. Il est dès lors particulièrement surprenant d’entendre le ministre prétendre n’avoir jamais entendu parler d’une manifestation réprimée violemment.
Jambo ASBL appelle à des actes, et non à de simples déclarations
En mars 2017, lors d’une conférence de presse à Kigali, Diane Rwigara, candidate empêchée de se présenter à l’élection présidentielle, avait formulé une question qui est plus que jamais d’actualité : « Comment peut-on trouver des solutions à des problèmes qu’on n’a pas le droit d’aborder ? »⁴
Cette question résume le problème auquel le Rwanda reste confronté et qui est ressorti tout au long des réponses évasives du Ministre sur les problèmes qui gangrènent la société rwandaise: on ne peut résoudre les violations des droits humains si les victimes, leurs proches, les journalistes et les opposants ne peuvent pas les dénoncer librement, sans craindre des représailles.
Les dénégations du ministre sur ces questions essentielles ne laissent entrevoir aucune intention réelle du gouvernement rwandais de s’attaquer aux problèmes soulevés. Le dialogue avec le Comité des droits de l’homme aurait pourtant pu constituer une occasion de reconnaître les faits et de prendre des engagements concrets.
Jambo ASBL demande avec insistance au gouvernement rwandais :
- de mettre fin à la politique du déni et de faire la lumière sur les violations des droits humains passées et actuelles ;
- de respecter le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, non seulement dans les textes et dans les discours, mais aussi dans les faits ;
- de ratifier la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées, afin d’envoyer un signal clair à la communauté rwandaise et internationale que le pays s’engage à mettre fin à ces pratiques barbares.
Aux membres du Comité des droits de l’homme des Nations Unies, Jambo ASBL demande d’user de tout leur poids et de leur influence diplomatique, individuellement et collectivement, pour pousser le Rwanda à respecter les obligations internationales qui découlent du Pacte.
Aux partenaires bilatéraux et internationaux du Rwanda, Jambo ASBL demande de conditionner leur aide et leurs partenariats à des progrès concrets et vérifiables en matière de droits humains, et de ne pas fermer les yeux sur les violations dénoncées.
Ruhumuza Mbonyumutwa
Secrétaire général de Jambo ASBL
Contact presse : info@jamboasbl.com


À propos de Jambo ASBL
Jambo ASBL est une association sans but lucratif de droit belge, fondée en janvier 2008 par de jeunes originaires de la région des Grands Lacs. Elle promeut le respect des droits humains dans la région des Grands Lacs en général, et au Rwanda en particulier.
L’association est à l’origine, seule ou avec d’autres partenaires, de projets d’information et de défense des droits humains, notamment le site d’information JamboNews⁵ et la campagne #RwandanLivesMatter⁶.
Notes et références
- Journaliste à la télévision publique rwandaise. Dans un message publié sur X le 19 octobre 2026, elle a écrit : « J’ai grandi en entendant que personne ne pouvait faire du tort au Rwanda et espérer vivre en paix ensuite. Bonne journée aux enfants de Dieu et aux enfants bénis. »
- Journaliste influent suivi par près de 150 000 personnes sur X il a écrit, dans un tweet du 17 octobre 2026 toujours en ligne « Lorsque tu choisis de vivre comme un chien, tu meurs comme un chien. » Des propos qui rappellent ceux tenus, par le général James Kabarebe, conseiller de Paul Kagame, après l’assassinat de Patrick Karegeya, un autre opposant en Afrique du Sud le 1er janvier 2014.
- Human Rights Watch, « Rwanda: Torture, Ill-Treatment in Detention », 15 octobre 2024 : https://www.hrw.org/news/2024/10/15/rwanda-torture-ill-treatment-detention
- Conférence de presse de Diane Rwigara du 14 mars 2017 : https://www.youtube.com/watch?v=jJS1WFhmsKE
- https://www.jambonews.net/
- https://www.rwandanlivesmatter.site/
[1] https://www.youtube.com/watch?v=8qsrNdiuBOc&t=2s
[2] Vous pouvez visionner un extrait sous titré en français sous ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=48DDWYR1FVI