Lettre ouverte à Madame Kaja Kallas
Haute Représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité
Vice-présidente de la Commission européenne
Sujet: Réévaluation du soutien financier européen au déploiement des Forces de défense du Rwanda au Mozambique
Bruxelles, 17 mars 2026
Madame la Haute Représentante,
Jambo ASBL est une organisation européenne portant la voix de la communauté rwandaise en Europe et engagée dans la promotion des droits humains et de l’État de droit dans la région des Grands Lacs. À ce titre, nous souhaitons attirer votre attention sur une contradiction stratégique croissante dans le soutien apporté par l’Union européenne au déploiement des Forces de Défense du Rwanda (RDF), entité sanctionnée par les États-Unis, dans la province de Cabo Delgado au Mozambique.
La stabilisation du nord du Mozambique et la protection des populations civiles ainsi que des infrastructures stratégiques constituent des objectifs légitimes. Lorsque les RDF ont été déployées en 2021, les gouvernements européens — confrontés à l’insurrection djihadiste menaçant les projets gaziers autour de la péninsule d’Afungi et à la nécessité de diversifier leurs approvisionnements énergétiques dans un contexte de dépendance au gaz russe — ont considéré le Rwanda comme un partenaire sécuritaire capable d’intervenir rapidement. L’Union européenne a par la suite accordé deux enveloppes de 20 millions d’euros via la Facilité européenne pour la paix. Alors que ce soutien arrive aujourd’hui à son terme, des discussions semblent être engagées en vue d’un éventuel troisième financement.
La situation mérite aujourd’hui d’être réévaluée.
La stabilisation attribuée au déploiement des RDF demeure en effet limitée. Si celle-ci a contribué à contenir une partie de la menace autour d’Afungi, l’insurrection dans l’ensemble de Cabo Delgado n’a pas été neutralisée de manière décisive. Les projets liés au gaz naturel liquéfié n’ont repris que lentement et avec prudence, et les opérations à pleine capacité restent à ce jour incertaines.
Par ailleurs, les déclarations récentes de responsables rwandais liant la poursuite de leur déploiement à la garantie d’un financement extérieur mettent en lumière les limites du dispositif actuel. Une architecture sécuritaire reposant sur un tel levier financier et sur des menaces conditionnelles ne saurait constituer un fondement durable pour la stabilité régionale.
Dans le même temps, l’Union européenne se trouve confrontée à une incohérence croissante de sa politique. Les États-Unis ont imposé des sanctions non seulement à certains officiers, mais aux Forces de Défense du Rwanda en tant qu’entité, en raison de leur rôle dans le soutien à la rébellion du M23 dans l’est de la République démocratique du Congo. L’Union européenne elle-même a sanctionné plusieurs responsables militaires rwandais, dont certains ont dirigé les opérations des RDF au Mozambique. Continuer à financer cette même institution militaire risque d’affaiblir la cohérence de la politique de sanctions de l’Union et de fragiliser les efforts internationaux visant à favoriser la stabilité et à lutter contre l’impunité dans la région.
Cette politique répondait initialement à des préoccupations stratégiques légitimes pour certains États membres, notamment la protection d’investissements énergétiques majeurs dans le Cabo Delgado. La France, dont les entreprises sont directement impliquées dans ces projets, a investi un capital politique important dans la promotion du Rwanda comme partenaire sécuritaire. Toutefois, l’environnement stratégique a évolué et ce qui pouvait apparaître comme une approche pragmatique pour un État membre risque désormais de se transformer en un passif géopolitique pour l’Union européenne dans son ensemble.
Céder à des pressions ou à des menaces de retrait concernant la présence rwandaise au Mozambique risquerait en outre d’affaiblir la crédibilité et l’autonomie stratégique de l’Union européenne, tout en portant atteinte à son image d’acteur géopolitique attaché à des principes.
Alors que le soutien financier actuel de l’Union européenne arrive à échéance, l’Europe se trouve désormais face à un choix clair. L’octroi d’un troisième financement ne ferait qu’approfondir les contradictions existantes. Chercher à maintenir ce soutien par des mécanismes indirects ou des arrangements alternatifs ne ferait qu’accentuer la perception d’incohérence.
Il est désormais temps pour l’Europe de réduire sa dépendance à « l’option rwandaise », de développer des alternatives sécuritaires permettant de protéger ses intérêts en Afrique et de dissocier progressivement ses intérêts stratégiques du déploiement militaire rwandais.
Cette situation soulève en outre une question stratégique fondamentale : est-il prudent pour l’Europe de laisser des investissements critiques dépendre du déploiement militaire d’un acteur accusé de déstabiliser un pays voisin qui est lui-même un partenaire stratégique de l’Union européenne et qui fait l’objet de sanctions américaines ?
S’abstenir de renouveler ce soutien permettrait de restaurer la cohérence entre les principes de l’Union européenne, sa politique de sanctions et ses intérêts stratégiques à long terme, tout en renforçant la crédibilité et la cohérence de son action extérieure.
Veuillez agréer, Madame la Haute Représentante, l’expression de notre très haute considération.
Norman Ishimwe SINAMENYE
Jambo ASBL