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Submitted by admin on Fri, 02/20/2026 - 11:30

Chères jeunes Rwandaises, 

chers jeunes Rwandais, 

Chers enfants de la diaspora,

 

À l’occasion de la venue en France du Ministre rwandais de l’Unité nationale, Jean-Damascène Bizimana, il nous semble essentiel de nous adresser à vous, non pas pour vous dicter une position politique, mais pour vous inviter à faire ce qui constitue le cœur même de toute citoyenneté responsable : poser des questions critiques, libres et informées.

Vous êtes une génération née pour beaucoup après les événements tragiques des années 1990. Votre mémoire du Rwanda est souvent façonnée par des récits officiels, des commémorations, des discours institutionnels, parfois aussi par le silence ou la peur. Or, l’unité véritable ne se construit ni dans le dogme ni dans la répétition de vérités imposées, mais dans la capacité collective à affronter l’histoire dans toute sa complexité.

 

1. Sur le récit héroïque du FPR et la fin du génocide

Il vous sera peut-être affirmé que le Front patriotique rwandais aurait, à lui seul, mis fin au génocide contre les Tutsis et sauvé le Rwanda du chaos.

Mais une question essentielle mérite d’être posée : une tragédie d’une telle ampleur peut-elle être comprise à travers un récit univoque, sans examen des responsabilités multiples, y compris celles des vainqueurs militaires ?

De nombreux travaux, témoignages et archives indiquent pourtant que la priorité stratégique du FPR durant l’année 1994 était avant tout la conquête militaire du pouvoir, et non la protection des civils menacés.
Comment ignorer, par exemple, les déclarations publiques de Paul Kagame en mai 1994, dans lesquelles il s’opposait explicitement à toute intervention militaire étrangère susceptible d’arrêter les massacres, au nom de la souveraineté et de la dynamique militaire en cours ?

Pourquoi ces propos, pourtant documentés, sont-ils absents du récit officiel enseigné à la jeunesse ?
Pourquoi toute interrogation sur les choix militaires du FPR en 1994 est-elle perçue comme une remise en cause illégitime de la mémoire des victimes, plutôt que comme une tentative légitime de compréhension historique ?

Pourquoi, surtout, toute question relative aux crimes commis par le FPR pendant et après la guerre est-elle systématiquement disqualifiée, marginalisée ou criminalisée, alors même que des rapports d’organisations internationales, des juridictions étrangères et des chercheurs indépendants ont établi l’existence de massacres de civils et de violations graves du droit international humanitaire ?

Enfin, pourquoi l’attentat contre l’avion présidentiel du 6 avril 1994 — événement déclencheur du génocide — demeure-t-il un sujet interdit, alors que des enquêtes judiciaires menées hors du Rwanda et des travaux académiques sérieux ont soulevé des questions majeures quant à ses auteurs et à ses responsabilités ?

Peut-on honnêtement prétendre construire une mémoire nationale apaisée en verrouillant des pans entiers de l’histoire, en sanctuarisant les vainqueurs et en criminalisant toute recherche de vérité qui dérange le pouvoir ?

 

2. Sur la diabolisation du passé, le mythe d’un pouvoir infaillible et le prix du silence

Il vous sera sans doute affirmé que tout ce qui a précédé le FPR serait à rejeter en bloc, comme si l’histoire du Rwanda n’avait été qu’une succession d’échecs et de ténèbres, et que le pouvoir actuel représenterait une rupture parfaite, sans fautes ni abus.

Mais quel régime, après plus de trente ans au pouvoir, peut sérieusement prétendre à l’infaillibilité ?

Pourquoi toute tentative de nuancer le passé est-elle assimilée à une faute morale, voire à une trahison ?
Pourquoi les récits de celles et ceux qui affirment avoir vécu dignement avant l’arrivée du FPR sont-ils systématiquement disqualifiés, comme s’ils n’avaient jamais existé ?

Et surtout, comment concilier ce discours d’excellence morale avec la réalité de la répression des voix critiques ?

Comment expliquer la mort en détention de Kizito Mihigo, artiste et rescapé du génocide contre les Tutsis, dont l’engagement pour une mémoire inclusive et pour la paix lui a valu l’emprisonnement, la persécution, puis une disparition officiellement qualifiée de suicide, mais largement contestée par de nombreuses organisations et observateurs indépendants ?

Comment expliquer également que de jeunes Rwandais soient arrêtés, intimidés ou contraints au silence pour avoir simplement dénoncé la pauvreté, le chômage, l’absence de perspectives et le manque de libertés fondamentales ?

Depuis quand demander à manger, à travailler ou à s’exprimer librement est-il devenu un acte suspect, voire criminel ?

Enfin, comment ignorer l’exil massif et continu de citoyens rwandais depuis l’arrivée du FPR au pouvoir ?
Si le régime actuel incarnait réellement la justice, l’inclusion et la prospérité pour tous, pourquoi tant de Rwandaises et de Rwandais — jeunes, artistes, intellectuels, étudiants, anciens cadres ou simples citoyens — continuent-ils de fuir le pays, parfois au péril de leur vie ?

Peut-on durablement gouverner en se proclamant seul détenteur du bien, tout en criminalisant la mémoire, la parole et la détresse sociale ?

Ou faut-il reconnaître qu’aucun projet politique ne peut se construire sur la négation du passé, la peur du présent et le silence imposé à sa jeunesse 

 

3. Sur les accusations de participation au génocide

Il vous sera peut-être rappelé que de nombreux anciens responsables politiques ou militaires ont été impliqués dans le génocide.

Mais une question essentielle se pose : comment distinguer, dans le discours officiel, les accusations fondées et légitimes de celles qui relèvent de règlements de comptes politiques ?

Comment expliquer que certains militaires, responsables politiques et hauts cadres de l’ancien régime n’aient jamais été inquiétés, parfois même promus ou réhabilités, dès lors qu’ils ont rejoint le FPR ou prêté allégeance au pouvoir en place ?

Leur responsabilité aurait-elle disparu par simple changement de camp, ou bien cette sélectivité ne révèle-t-elle pas une justice appliquée à géométrie variable, au service d’un projet politique plutôt que de la vérité ?

Pourquoi tant d’opposants historiques ont-ils été accusés sans bénéficier de procès équitables reconnus internationalement, ni des garanties élémentaires de la défense ?
Pourquoi certains dossiers judiciaires reposent-ils sur des témoignages uniques, parfois contradictoires, obtenus dans des contextes de pression, sans possibilité réelle de contradiction ou de recours effectif ?

Plus encore, comment est-il possible qu’une simple accusation — parfois émanant de n’importe quel individu — ait, dans l’espace public et institutionnel, la même valeur qu’une condamnation judiciaire définitive ?

Depuis quand la présomption d’innocence a-t-elle cessé d’exister pour être remplacée par une culpabilité automatique, politiquement utile et historiquement commode ?

Poser ces questions ne revient ni à nier les crimes du génocide contre les Tutsis, ni à relativiser leur gravité.
Cela revient à refuser que la justice soit instrumentalisée, que l’histoire soit réécrite au gré des alliances politiques, et que la mémoire des victimes serve à légitimer l’arbitraire.

 

4. Sur les accusations de négationnisme

Dès qu’un opposant actuel questionne les responsabilités du pouvoir ou appelle à une lecture pluraliste de l’histoire, il est fréquemment accusé de négationnisme.

Mais le négationnisme peut-il sérieusement être confondu avec la recherche de la vérité historique, le débat académique ou la critique politique ?

Plus grave encore, comment accepter que des rescapés du génocide contre les Tutsis eux-mêmes aient été publiquement accusés de négationnisme, y compris par le Ministre rwandais de l’Unité nationale, Jean-Damascène Bizimana, dès lors qu’ils osent critiquer le FPR, questionner certains récits officiels ou réclamer une mémoire inclusive ?

Peut-on honnêtement parler de liberté d’expression lorsque toute voix dissidente est immédiatement criminalisée, sans débat, sans nuance, sans examen contradictoire ?

Et comment interpréter le fait que ce même ministre ait refusé un débat contradictoire en Belgique en 2018 sur la définition même du négationnisme, préférant l’anathème au dialogue ?

Comment comprendre également son refus de venir témoigner dans un procès visant précisément à distinguer ce qui relève réellement du négationnisme de ce qui constitue une critique politique, une accusation de calomnie ou une diffamation ?

Si la vérité est si claire et si établie, pourquoi craindre le débat judiciaire, public et contradictoire ?

Une mémoire nationale peut-elle être saine lorsqu’elle assimile toute interrogation à un crime, lorsqu’elle transforme l’histoire en dogme et la justice en instrument de disqualification politique ?
Ou bien une mémoire digne de ce nom ne devrait-elle pas, au contraire, reposer sur la confrontation des faits, la pluralité des voix et le courage de regarder même ce qui dérange ?

 

5. Sur les lois contre “l’idéologie génocidaire”

Il vous sera dit que ces lois protègent l’unité nationale et empêchent le retour de la haine.
Mais pourquoi personne ne parvient-il à définir clairement ce qu’elles recouvrent, ni les contours précis de leur application, laissant place à une interprétation large, floue et arbitraire ?

Pourquoi ces lois sont-elles majoritairement utilisées contre des opposants politiques, des journalistes, des artistes ou des intellectuels critiques, plutôt que contre les véritables discours de haine avérés ?

Pourquoi servent-elles si souvent à faire taire, disqualifier ou criminaliser la contestation, plutôt qu’à protéger réellement la société ?

Pourquoi, en outre, ces lois semblent-elles s’appliquer de manière asymétrique, protégeant systématiquement une seule composante de la population, tandis que des discours d’appel à la haine, de stigmatisation ou de déshumanisation visant l’autre ethnie prolifèrent sur les réseaux sociaux, parfois publiquement, souvent sans poursuites, sans enquêtes, sans condamnations ?

Comment parler d’unité nationale lorsque la loi est utilisée comme un bouclier sélectif, au lieu d’être un instrument égal de protection pour toutes et tous ?

Lutter contre l’idéologie génocidaire peut-elle être crédible si cette lutte tolère, banalise ou ignore certaines haines, pourvu qu’elles servent le récit dominant ?

Enfin, pourquoi des organisations internationales de défense des droits humains, dont Amnesty International, ont-elles exprimé de sérieuses inquiétudes quant à l’usage de ces lois, dénonçant leur instrumentalisation politique et leur incompatibilité avec la liberté d’expression ?

Une loi censée prévenir la haine peut-elle remplir sa mission lorsqu’elle devient un outil de peur, de silence et de division, plutôt qu’un socle commun de justice et d’égalité ?

 

6. Sur la réconciliation nationale proclamée

On vous parlera peut-être de taux impressionnants de réconciliation nationale, chiffrés, répétés et brandis comme preuve d’un succès incontestable.

Mais une réconciliation peut-elle réellement se mesurer par des pourcentages, sans reconnaissance de toutes les victimes, sans vérité complète, et sans réhabilitation des personnes injustement accusées ?

Comment parler de réconciliation lorsque les victimes de crimes de masse commis par le FPR — quelle que soit la qualification juridique donnée à ces crimes — n’ont jamais obtenu ni justice, ni même reconnaissance officielle dans un récit pourtant présenté comme national et inclusif ?
Peut-on sérieusement parler d’unité lorsque certaines souffrances sont effacées, niées ou rendues indicibles par le pouvoir ?

Que signifie se réconcilier lorsque des familles qui ont osé parler de leurs proches assassinés sont insultées, intimidées, persécutées ou publiquement accusées de négationnisme ?
Comment oublier que des personnalités connues, comme Corneille, dont la famille a été assassinée par des militaires du FPR le 15 avril 1994, ont vu leur parole minimisée, disqualifiée ou instrumentalisée dès lors qu’elle ne s’inscrivait pas parfaitement dans le récit officiel ?

Une réconciliation qui n’écoute qu’une partie des victimes, qui hiérarchise les morts et sacralise les vainqueurs, peut-elle encore porter ce nom ?

Une réconciliation à sens unique est-elle une réconciliation, ou seulement une exigence de silence imposée aux vaincus et aux endeuillés ?

Derrière le mot “réconciliation”, ne se cache-t-il pas, en réalité, une demande d’allégeance à ceux qui ont gagné la guerre, une injonction à accepter une vérité officielle comme condition préalable à l’appartenance nationale ?

Une société peut-elle se reconstruire durablement sur une paix imposée, sans justice équitable, sans reconnaissance mutuelle et sans droit à la parole pour toutes les victimes ?

 

7. Sur la guerre à l’est de la République démocratique du Congo

Il vous sera peut-être affirmé que le Rwanda n’a aucun rôle dans le conflit à l’est de la République démocratique du Congo.

Pourtant, comment expliquer que de nombreux rapports d’experts internationaux, d’organisations régionales et d’États partenaires parviennent à des conclusions opposées, documentant une implication militaire, logistique et politique du Rwanda dans ce conflit ?

Pourquoi ces rapports, produits par des instances indépendantes et reconnues, sont-ils systématiquement qualifiés de complots, de fabrications ou de mensonges, sans jamais donner lieu à un débat public contradictoire fondé sur les faits ?

Comment expliquer, en outre, les déclarations contradictoires du Président rwandais, Paul Kagame, affirmant publiquement ne pas savoir que des troupes rwandaises se trouvaient sur le sol congolais — affirmation qui interroge profondément sur la sincérité du propos ?

Comment un chef d’État pourrait-il ignorer la présence de son armée sur le territoire d’un pays voisin?

Et surtout, comment comprendre que le Rwanda soit allé signer des accords de paix avec la RDC concernant un conflit dans lequel il affirme officiellement ne pas être impliqué ?

Comment peut-on signer la paix d’une guerre à laquelle on prétend ne pas participer ?

Un tel paradoxe politique et diplomatique n’est-il pas sans précédent dans l’histoire contemporaine des relations internationales ?

À qui profite, dès lors, le refus de toute transparence, l’inversion des responsabilités et la criminalisation de ceux qui osent poser ces questions légitimes ?

Peut-on sérieusement parler de paix durable et de stabilité régionale lorsque la vérité elle-même devient un champ de bataille ?

 

Chères et chers jeunes,

Poser ces questions n’est ni un acte de haine, ni une trahison de la mémoire des victimes, ni même une prise de position politique au sens partisan du terme.

C’est, au contraire, un acte de responsabilité, de dignité et de courage intellectuel.

Refuser les demi-vérités, relever les contradictions manifestes, exiger des réponses fondées sur les faits et le droit, ce n’est pas diviser : c’est refuser le mensonge (ikinyoma) ainsi que la haine interposée (munyangire).


Aimer son pays ne consiste pas à se taire, mais à vouloir qu’il repose sur la vérité, la justice et l’égalité de toutes les vies humaines.

L’avenir du Rwanda — et celui de sa diaspora — dépendra de votre capacité à ne pas hériter passivement d’un récit figé, mais à interroger l’histoire dans toute sa complexité, sans peur et sans tabou.
Un Rwanda véritablement réconcilié ne pourra exister que lorsqu’aucune souffrance ne sera niée, qu’aucune mémoire ne sera interdite, et qu’aucune loyauté politique ne sera exigée en échange du droit d’appartenir à la nation.

Vous êtes la génération qui portera demain cette responsabilité.

Non pas comme accusateurs, mais comme gardiens de la vérité, de la justice et de la dignité de l’ensemble du peuple rwandais.

 

Par Jambo asbl

Fait à Bruxelles, Belgique

20 Février 2026

 

 

 

 

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